Les ‘objets animés’ sculptés par Ernesto Riveiro offrent peut-être la meilleure entrée en matière à son univers graphique et pictural. Le montage d’éléments et matériaux divers qui préside à leur fabrication – bois, pierre, vieux outils, fer, chiffons… - , leur confère une unité et une densité organiques qui affleure dans leurs yeux - paire de rondelles ou de boutons de porcelaine blanche faisant saillie sur le métal ou le bois. Pour peu que l’on se tienne à la ‘bonne’ distance, le regard des objets animés leur donne l’aura familière d’animaux du foyer.
Cette découverte de la distance juste, celle d’où l’on voit le mieux, se rejoue dans l’œuvre graphique de Riveiro. Elle n’a pas grand chose à voir avec l’assignation d’un point de vue perspectif fixe et unique : elle est sans cesse à recommencer. Les dessins de Riveiro ne sont pas à proprement parler ‘figuratifs’ mais ils tirent en grande partie leur force de suggestion d’une tension vers la représentation, à la fois déjouée et remise en jeu par la couleur et l’énergie du trait. Soit un dessin rectangulaire de petite taille, environ 12cm sur 18cm, daté de 2006, sans titre. L’impression première d’une instabilité de la composition s’équilibre au bout d’un certain temps, se ramène ‘à niveau’ - comme on le dit d’un liquide que l’on vient de remuer ou de déplacer. Les formes et les couleurs regagnent en quelque sorte leur cadre – le cadre chez Riveiro est un ‘contenant’ – et l’œil trouve alors à se poser un point ou un sol d’où s’organise la vision. C’est ici un paysage maritime, qui s’arrime à ce que je reconnais comme deux barques au premier plan, sur le bord inférieur - la proue de la première dans le coin inférieur gauche suscite l’image de la seconde au centre, un triangle dans une tache de gris. Entre les deux masses qui lestent de part et d’autre la composition – d’un côté un applat gris beige entre deux bordures rouge et brune, de l’autre un enchevêtrement de polygones aux contours bruns et verts – l’œil se fraie un chenal, au centre du dessin, vers une ‘colline verte’ au loin qui flanque la ‘crique’ ou le ‘port’. Les hachures au crayon, les lignes et les boucles grises, les traces épaisses de peinture deviennent à leur tour motifs – flaques, cheminées et coques de bateaux, cyprès bordant la berge… L’image se révèle et s’ordonne progressivement, mais son équilibre est éphémère : la ligne orangée, depuis le bord inférieur droit jusqu’à la courbe rouge à l’opposé, prend le paysage en écharpe, le tire à elle et l’ouvre en éventail, le brouille, le décompose – tout est à refaire.
Cette indécision des formes se gagne au prix d’une exigence sans faille, d’une sorte d’‘ascèse’ (une discipline plutôt qu’une maîtrise) graphique : refuser à la main tout ‘penchant’ pour l’enjolivement et la virtuosité techniques – oublier la tradition académique du dessin ‘anatomique’ et des études de perspective – et retrouver dans l’instant du geste les formes les plus simples, les plus « archaïques », traits, griffures, taches.
Le motif ne naît jamais de la silhouette, du contour des formes, mais de leur intersection et de leur superposition : un bateau, l’encolure d’un cheval, un arbre ou un visage apparaissent ainsi au croisement de courbes, de segments, de lignes qui pourtant continuent de suivre leur mouvement propre, donnant à la représentation son caractère indéterminé et flottant. Alors que tout effet de volume est éliminé, la
profondeur est créée par la seule superposition des lignes et des pans de couleurs sur le papier. L’image vient alors de loin, du fond, elle remonte à la surface. Sur certains dessins, sa traversée passe par des écrans – une grille rouge au pastel sous laquelle se devinent des ombres -, par des voiles – une taie laiteuse déposée par la peinture à l’œuf. Riveiro aime dans le papier ce qu’il appelle sa ‘bonne mémoire’, qui garde et restitue tout ce que la main y imprime. Cette remontée de l’image a à voir avec ce que nous éprouvons du temps, de ce qu’il dépose en nous de traces, et aussi de ce que l’on y perd. On conçoit tout ce que cet art, qui restitue l’image au frayage de la mémoire et de l’imagination, a aujourd’hui de précieux et de désarmant.
Les ‘objets animés’ sculptés par Ernesto Riveiro offrent peut-être la meilleure entrée en matière à son univers graphique et pictural. Le montage d’éléments et matériaux divers qui préside à leur fabrication – bois, pierre, vieux outils, fer, chiffons… - , leur confère une unité et une densité organiques qui affleure dans leurs yeux - paire de rondelles ou de boutons de porcelaine blanche faisant saillie sur le métal ou le bois. Pour peu que l’on se tienne à la ‘bonne’ distance, le regard des objets animés leur donne l’aura familière d’animaux du foyer.
Cette découverte de la distance juste, celle d’où l’on voit le mieux, se rejoue dans l’œuvre graphique de Riveiro. Elle n’a pas grand chose à voir avec l’assignation d’un point de vue perspectif fixe et unique : elle est sans cesse à recommencer. Les dessins de Riveiro ne sont pas à proprement parler ‘figuratifs’ mais ils tirent en grande partie leur force de suggestion d’une tension vers la représentation, à la fois déjouée et remise en jeu par la couleur et l’énergie du trait. Soit un dessin rectangulaire de petite taille, environ 12cm sur 18cm, daté de 2006, sans titre. L’impression première d’une instabilité de la composition s’équilibre au bout d’un certain temps, se ramène ‘à niveau’ - comme on le dit d’un liquide que l’on vient de remuer ou de déplacer. Les formes et les couleurs regagnent en quelque sorte leur cadre – le cadre chez Riveiro est un ‘contenant’ – et l’œil trouve alors à se poser un point ou un sol d’où s’organise la vision. C’est ici un paysage maritime, qui s’arrime à ce que je reconnais comme deux barques au premier plan, sur le bord inférieur - la proue de la première dans le coin inférieur gauche suscite l’image de la seconde au centre, un triangle dans une tache de gris. Entre les deux masses qui lestent de part et d’autre la composition – d’un côté un applat gris beige entre deux bordures rouge et brune, de l’autre un enchevêtrement de polygones aux contours bruns et verts – l’œil se fraie un chenal, au centre du dessin, vers une ‘colline verte’ au loin qui flanque la ‘crique’ ou le ‘port’. Les hachures au crayon, les lignes et les boucles grises, les traces épaisses de peinture deviennent à leur tour motifs – flaques, cheminées et coques de bateaux, cyprès bordant la berge… L’image se révèle et s’ordonne progressivement, mais son équilibre est éphémère : la ligne orangée, depuis le bord inférieur droit jusqu’à la courbe rouge à l’opposé, prend le paysage en écharpe, le tire à elle et l’ouvre en éventail, le brouille, le décompose – tout est à refaire.
Cette indécision des formes se gagne au prix d’une exigence sans faille, d’une sorte d’‘ascèse’ (une discipline plutôt qu’une maîtrise) graphique : refuser à la main tout ‘penchant’ pour l’enjolivement et la virtuosité techniques – oublier la tradition académique du dessin ‘anatomique’ et des études de perspective – et retrouver dans l’instant du geste les formes les plus simples, les plus « archaïques », traits, griffures, taches.
Le motif ne naît jamais de la silhouette, du contour des formes, mais de leur intersection et de leur superposition : un bateau, l’encolure d’un cheval, un arbre ou un visage apparaissent ainsi au croisement de courbes, de segments, de lignes qui pourtant continuent de suivre leur mouvement propre, donnant à la représentation son caractère indéterminé et flottant. Alors que tout effet de volume est éliminé, la
profondeur est créée par la seule superposition des lignes et des pans de couleurs sur le papier. L’image vient alors de loin, du fond, elle remonte à la surface. Sur certains dessins, sa traversée passe par des écrans – une grille rouge au pastel sous laquelle se devinent des ombres -, par des voiles – une taie laiteuse déposée par la peinture à l’œuf. Riveiro aime dans le papier ce qu’il appelle sa ‘bonne mémoire’, qui garde et restitue tout ce que la main y imprime. Cette remontée de l’image a à voir avec ce que nous éprouvons du temps, de ce qu’il dépose en nous de traces, et aussi de ce que l’on y perd. On conçoit tout ce que cet art, qui restitue l’image au frayage de la mémoire et de l’imagination, a aujourd’hui de précieux et de désarmant.